Les derniers jours d’un homme

Lecture saine s’il en est. Je viens de boucler la lecture de Les derniers jours d’un homme de Pascal Dessaint, qui nous raconte l’histoire d’une famille détruite dans une cité industrielle du Nord-Pas-de-Calais, avec en toile de fond le récit du scandale de l’usine Metaleurop à Noyelles Godault, liquidée sans préavis pour les salariés, puis rasée. L’affaire a fait grand bruit.

Ce livre est important, et ce, pour plusieurs raisons dont deux me semblent émerger en priorité. D’abord parce qu’il rappelle le rôle de témoin et de passeur de mémoire qui est celui de l’écrivain de romans noirs Pascal Dessaint. Romancier de la critique sociale, témoin des errances d’une époque, passeur de la révolte, modeste mais nécessaire contributeur d’une nécessaire dénonciation de ce drame écologique et humain d’une violence inouïe qui se répète malgré tout jour après jour un peu partout. Ensuite par l’objet sous-jacent de ce roman : le travail et la place qu’on lui accorde dans une société industrielle où le taux de chômage officiel atteint les 10%, où la valeur travail est réduite à sa portion la plus congrue, c’est-à-dire la docilité, où des salariés se suicident sur leur lieu de travail parce qu’ils sont tout simplement à bout de forces, où consommation excessive et coûts de productivité sont érigés au rang de demi-dieux, où le Marché est le nouveau maître et où l’on n’a plus le temps ni le courage de se soucier de celles et ceux qui constituent les maillons les plus importants de la chaîne de cette fameuse “valeur travail”.

Car que nous dit Pascal Dessaint en filigrane ? Que travailler constitue une expérience incessante d’engagement de soi et de relations aux autres dans les collectifs de travail. Que le travail est une des principales contributions au vivre ensemble et au devenir de la société. Que c’est en cela que le travail a une dimension éminemment politique. Que l’expérience de travail témoigne de l’intuition qu’il serait juste que les personnes « au travail » puissent participer à élaborer l’organisation de leur métier, les critères de gestion qui les concernent directement, les règles auxquelles elles doivent se soumettre, et en retirer les fruits de façon équitable. Et non servir de simples courois de transmission qui sautent quand c’est nécessaire. Et non de simples objets et autres variables d’ajustement. Qu’on ne traite pas les salariés comme des machines que l’on achète, vend, démonte, déplace, arrête, redémarre, huile, casse, délocalise et revend une nouvelle fois. Que derrière les souffrances, cette intuition d’un partage des règles de travail correspond à une attente démocratique légitime. Que le salarié est sujet politique avant tout, et non une “machine comme les autres”. Comme le propose la sociologue Isabelle Ferreras dans les colonnes du Monde le 18 décembre dernier, « Equiper les salariés des capacités nécessaires à participer aux décisions qui les concernent, en commençant par des droits individuels, collectifs et syndicaux adéquats, tels qu’ils puissent réellement se réapproprier leur vie au travail et leur destin personnel, ainsi qu’en faire bénéficier l’ensemble de la société […], voilà ce qui serait défendre, sérieusement, la « valeur travail » – et la démocratie. » Ou comme le dit Cornélius Castoriadis, “se reposer ou être libre, il faut choisir”. Pascal Dessaint dit tout cela. A sa manière à lui. Libre. Et il y travaille d’arrache-pied. Les derniers jours d’un homme, éditions Rivages, mars 2010.

3 commentaires sur “Les derniers jours d’un homme”

  1. Lyjazz dit :

    Voilà qui semble en effet une saine lecture, apte à faire réfléchir.
    Je m’interroge quand même sur la place qui reste aux syndicats, à leur délitement dans l’Histoire et la façon dont ils sont maintenant perçus sur les lieux de travail par les salariés.
    Egalement sur la qualité de l’information et/ou de la culture politique et critique sur la société que les enfants/ado/jeunes adultes peuvent avoir….
    C’est vraiment un problème social à part entière et pas seulement un problème de salariés dans leur lieu de travail.

  2. Marin dit :

    Je te suis sur cette remarque. Je n’ai pas développé outre mesure dans ce billet sur le livre de Pascal Dessaint, mais quand je parle de travail, je ne fais pas uniquement allusion au “salariat”. J’inclus derrière le mot “travail” ceux qui sont en marge de ce champ du travail (précaires, intermittents, etc.), qui en sont carrément exclus (chômeurs, RSA, ASS, retraités, etc.) ou ceux qui sont “au travail” mais ne sont pas salariés (femmes au foyer) ou refusent de l’être pour des raisons qui leur sont propres, ou encore, comme tu l’écris, les plus jeunes d’entre nous. Peut-être peut-on déjà commencer par considérer que le travail ne se limite pas à une activité salariée, notamment parce qu’elle est le fruit d’un marchandage monétaire… C’est du moins ce que je comprends de cette phrase de Castoriadis, qui dit “se reposer ou être libre, il faut choisir”.

Laisser une réponse